Nation

Anticiper les mutations du Sahel

Bon voisinage, sécurité du Sahel et gaz

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L’affaire ne se résume pas à quatre avions « Sukhoï Su-30 » qui ont atterri à l’aéroport de Niamey, ni à un avion ravitailleur qui les accompagnait, ni à une réponse algérienne urgente à une demande du gouvernement nigérien après la dernière tentative de mutinerie.

Celui qui veut lire « la scène » uniquement de cette manière ne voit, au final, que des avions militaires, sans voir la carte. Et la politique, particulièrement dans la région du Sahel, ne se lit pas à travers les avions uniquement.

Lisez la ligne de gaz. Lisez le Niger. Lisez le Nigeria. Lisez l’Algérie. Puis regardez vers l’Atlantique marocain, l’Europe, Washington et Moscou… Vous comprendrez alors pourquoi l’Algérie ne se contente plus d’observer ce qui se passe au sud de ses frontières.

Quant à celui qui pose la question naïve : « Pourquoi l’Algérie intervient-elle militairement en dehors de ses frontières ? », il devrait plutôt formuler sa question ainsi : pourquoi l’Algérie ne serait-elle pas intervenue alors qu’elle voit son arrière-stratégique méridional menacé et qu’un projet gazier continental passe enfin du stade des promesses à celui de la construction ? À cela, il faut ajouter une autre question : qui a dit que l’Algérie avait amendé sa Constitution en 2020 pour rien ?

Certains persistent aujourd’hui à présenter l’intervention algérienne au Niger comme un « renversement » de la doctrine de l’Armée nationale populaire. Ceux-là, soit ne lisent pas la Constitution, soit la lisent puis ignorent ce qui ne sert pas leur récit. La Constitution de 2020 n’a pas aboli la doctrine de défense de la souveraineté et de non-engagement dans des aventures militaires à l’étranger. Elle a toutefois fait quelque chose de très important : elle a ouvert à l’État algérien une voie constitutionnelle lui permettant d’agir en dehors du territoire lorsque la nécessité l’exige, selon des conditions institutionnelles précises.

Cela signifie que l’État algérien ne considère plus la sécurité nationale comme une simple ligne tracée sur une carte, car le danger n’a pas besoin de passeport pour franchir les frontières. Le terrorisme ne reconnaît pas les frontières, le chaos ne les reconnaît pas non plus, et la sécurité énergétique ainsi que celle des corridors stratégiques ne s’arrêtent pas davantage aux frontières.

Alors, qu’a fait la Constitution de 2020 ?
Ceux qui s’interrogent aujourd’hui avec étonnement : « Comment l’armée algérienne a-t-elle envoyé des avions au Niger ? », auraient dû lire la Constitution de leur pays avant de lire les publications des comptes qui lui sont hostiles. L’Algérie ne s’est pas réveillée le matin du 30 août pour découvrir le Niger, et elle n’a pas commencé à s’intéresser au Niger le jour où les avions sont arrivés à Niamey.

En août 2026, et avant la dernière tentative de mutinerie, l’Algérie avait déjà soutenu l’armée nigérienne avec des hélicoptères de différents modèles, ainsi qu’avec des munitions, des pièces de rechange et des équipements de soutien. Puis est venue la tentative de mutinerie, suivie de la demande nigérienne, puis l’arrivée à Niamey de quatre chasseurs algériens « Su-30 », accompagnés d’un avion ravitailleur.

L’Algérie savait-elle à l’avance qu’une tentative de coup d’État allait avoir lieu ? Les États sérieux élaborent leurs stratégies parce qu’ils connaissent les risques potentiels. L’Algérie n’a pas attendu que la maison prenne feu pour chercher un tuyau d’eau et éteindre l’incendie.

L’Algérie a toujours été et restera attachée au principe de bon voisinage. Ses relations avec le Niger ne se limitent pas à une frontière commune. Il s’agit de relations profondes et historiques, qui font de la sécurité et de la stabilité de ce pays frère une question dépassant les considérations conjoncturelles et les intérêts immédiats.

Pourquoi le Niger ?
La réponse est simple : sous ses sables passe une voie vers l’Europe. C’est ici que commence la véritable histoire. Il existe un projet appelé le gazoduc transsaharien, reliant le Nigeria au Niger, à l’Algérie et à l’Europe.

Un projet énergétique « colossal », long de plus de 4 000 kilomètres et dont la capacité visée devrait atteindre environ 30 milliards de mètres cubes par an, selon les données disponibles sur le projet. Mais plus importantes encore que les chiffres, ce sont les implications : ce gazoduc dessine un nouveau corridor énergétique africain vers l’Europe.

Le 4 juin dernier, le projet n’était plus simplement une promesse sur le papier. Sonatrach a officiellement annoncé le lancement des travaux de réalisation du tronçon algérien du gazoduc transsaharien à Adrar.

C’est précisément ici qu’il faut comprendre pourquoi le Niger est devenu pour l’Algérie bien plus qu’un simple voisin du Sud. Le Niger se trouve au cœur de ce corridor et toute déstabilisation stratégique durable du Niger implique nécessairement une hausse des risques pesant sur un projet reliant le Nigeria à l’Algérie.

Il s’agit d’un corridor géopolitique à part entière. C’est pourquoi la sécurité du Niger devient une composante de la sécurité du projet dans son ensemble, tandis que la sécurité du projet devient elle-même une composante de la sécurité économique de l’Algérie. C’est à partir de là que l’on peut comprendre pourquoi la relation militaire entre l’Algérie et le Niger devient une « question stratégique ».

Mais réduire l’intervention algérienne à la seule question du gaz constituerait une lecture incomplète de la situation. L’Algérie n’agit pas uniquement pour sécuriser le projet gazier. Elle agit également en raison de ses relations historiques avec ses voisins, de son souci de préserver la stabilité et la sécurité de son environnement, ainsi que du principe de bon voisinage et de solidarité avec les pays frères lorsqu’ils traversent des périodes difficiles.

C’est pourquoi l’Algérie était contrainte de dire : « Le Niger n’est pas seul. » Lorsqu’elle envoie ses chasseurs à Niamey à la demande des autorités nigériennes, elle ne dit pas seulement : « Nous sommes frères et amis. » Elle dit également : « La sécurité de notre Sud ne nous est pas étrangère. »

Elle affirme que « nous ne permettrons pas que le Sahel se transforme en un vide sécuritaire ouvert », et dit que « nos projets stratégiques ne seront pas livrés au chaos ». Il s’agit d’un message politique fort, et non simplement militaire.

L’Algérie avait compris la leçon avant les autres
L’amendement de 2020 n’était pas une prophétie, mais une démarche d’anticipation. L’Algérie ne savait pas que le Niger connaîtrait précisément cette crise cette année-là, mais elle savait que le Sahel se dirigeait vers une zone d’instabilité stratégique.

Elle s’est donc dotée d’un cadre lui permettant d’agir, puis a développé ses relations, soutenu l’armée nigérienne, avant que le projet gazier n’entre dans sa phase de réalisation. Lorsque la crise est arrivée, l’Algérie n’a pas eu besoin d’inventer une nouvelle politique en une seule nuit. Les outils étaient déjà là.

C’est exactement ce que font les États qui planifient.

Cela ne signifie pas que l’Algérie évalue ses relations avec les pays voisins uniquement en fonction de leur lien avec ses projets stratégiques. Même si le Mali, par exemple, demandait une aide particulière dans une situation donnée, l’Algérie ne tarderait pas à y répondre, malgré le fait que le projet gazier stratégique ne traverse pas le territoire du Mali frère.

L’ami se reconnaît dans l’adversité, et le bon voisinage ne saurait être conditionné par le passage d’un gazoduc ou d’un projet économique à travers le territoire d’un État frère.

Lorsque l’Algérie voit l’un des maillons de son arrière-stratégique méridional vaciller, elle ne peut évidemment pas agir comme si les événements se déroulaient sur un autre continent. Et lorsque ce même maillon fait partie d’un corridor énergétique stratégique, le calcul devient encore plus complexe.

Pour celui qui veut comprendre le message porté par les « Sukhoï » algériens à Niamey, il est tout simplement le suivant : l’Algérie ne cherche pas la confrontation… mais elle ne permettra à personne de dessiner l’avenir de son environnement stratégique sans qu’elle ait son siège à la table.

Et surtout : que celui qui veut concurrencer l’Algérie sur la porte d’entrée du gaz africain vers l’Europe sache que la porte algérienne ne s’ouvre pas avec des déclarations… elle est également protégée par la capacité à sécuriser la voie qui y mène.

Si vous le souhaitez, je peux aussi vous proposer un titre plus journalistique et percutant, ainsi qu’un chapeau adapté à ce papier.